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nov
13

Zhimei Zhang – « Beaumont : une tache de bleu dans le rouge » – épisode 3

   

La semaine dernière, je vous présentais un épisode d’un article de Zhimei Zhang, auteure de Ma vie en rouge. Suite à son séjour à Beaumont en juin dernier, Zhimei a rédigé un article dans un journal hebdomadaire chinois à Montréal sur son immersion dans la culture francophone au Québec.

Continuons de découvrir cette semaine la suite de ses aventures !

Épisode 3

Ex-prêtre et ex-religieuses

J’allais à l’église Saint-Étienne à Beaumont avec Alain le dimanche. Je ne comprenais pas l’homélie au complet, mais je voulais dire le Notre Père en français. J’ai été présentée aux amis d’Alain comme « la Chinoise de Montréal qui vient améliorer son français. »

Alain m’a raconté qu’une fois, il avait dit au prêtre qui avait prononcé une homélie mal préparée à son avis: « Tu dois faire tes devoirs la prochaine fois ! » D’abord, j’ai pensé qu’il était pas mal courageux, et peut-être même un peu arrogant de critiquer l’homélie d’un prêtre. Plus tard j’ai compris pourquoi.

Un matin après le petit déjeuner, nous avons commencé à bavarder comme d’habitude, alors en buvant le reste de son café à petites gorgées, Alain m’a demandé si je connaissais son histoire. J’ai répondu d’un signe de la tête, en finissant mon thé. « Marguerite m’a mentionné quelque chose et votre fille aussi, mais sans aucun détail. Je ne voulais pas être indiscrète, j’attendais le bon moment pour vous le demander. »

Alain a poussé une porte de la maison où il y avait une fenêtre à treillis, style japonais. Il a ouvert un tiroir et sorti un vieil album avec des photos de lui en 1973 lorsqu’il a été ordonné prêtre. Il était dans la vingtaine, très différent de la personne que je voyais aujourd’hui. Mais, à mon avis, il a plus de charme et de sagesse maintenant.

Son histoire, apparemment si simple, était fascinante et peu orthodoxe à divers égards, mais je pouvais imaginer ce qu’il avait vécu. Alain est un homme intègre, et pour ça je le respecte. Il a eu la volonté de consacrer cinq ans de sa vie à l’Église, et le courage de s’en dégager au bon moment. Alain s’était engagé à travailler pour les pauvres, et il se bat encore pour défendre les droits des enfants de familles défavorisées. « Ces enfants devraient avoir le même droit à l’éducation et, si nécessaire, il faut faire une entorse à certains règlements pour eux. » Alain les a défendus toute sa vie, car il comprend la signification d’être pauvre et sans grande éducation.

Parmi les amies de Marguerite, il y avait deux ex religieuses. Je n’ai pas eu l’occasion de m’entretenir avec elles sur leur passé, mais les deux paraissaient contentes : l’une s’était mariée et l’autre était célibataire. Il n’y a pas si longtemps, l’Église catholique exerçait un pouvoir dominant au Québec. Dans la famille on voulait voir au moins un de ses enfants entrer dans les ordres ou prendre le voile. Beaucoup se sont donc engagés très jeunes, mais sans la maturité pour en comprendre les conséquences. Ma rencontre avec ces femmes m’a rappelée un film de 1947 Black Narcissus. Les religieuses du Sacré-Cœur où j’avais étudié nous avaient interdit de le voir quand il est sorti à Beijing en 1950. Deborah Kerr jouait le rôle d’une religieuse anglicane dans une mission de l’Himalaya. Elle était frustrée sexuellement et avait envie de l’amour d’un homme. À 15 ans, curieuse de voir ce film, j’y suis allée, mais avec mauvaise conscience. Le nom chinois du film était si fan (aspirer à une vie de ce monde), excellente traduction. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris la vraie signification du film quand j’ai ressenti l’immense douleur d’être réprimée sexuellement.

En parlant avec Alain et ses amis, j’ai appris que 85 pour cent des Québécois se disent catholiques, mais qu’en fait il n’y a que 20 pour cent qui vont à l’église régulièrement. Cependant, j’ai remarqué que les mots catholique et français sont surtout associés aux Québécois. D’ailleurs, Lévis a nommé une de ses grandes rues President Kennedy, pour le premier président catholique aux Etats-Unis et dont la femme était d’origine française.

Dans chaque ville ou village que j’ai visité, il y avait au moins une église. Mais pas de restaurant chinois. Par exemple, dans l’amusante petite ville de Kinnear’s Mills colonisée par les Écossais, les Anglais et les Irlandais, il y a quatre églises  pour une population de 400 habitants : unie (1873), méthodiste (1876), anglicane (1897) et catholique (1950) alors qu’au début, on comptait trois églises pour cinq familles, selon une amie de Marguerite qui le disait avec une pointe de sarcasme. Je ne connais pas les statistiques, mais ça me semble assez près de la réalité.

Camillia Sinensis

Denise est professeure de français, aujourd’hui à la retraite. Elle habite à Berthier-sur-Mer, petit village qui s’étend sur une terre longue comme un lacet de chaussure, à 30 minutes de Beaumont le long du fleuve Saint-Laurent.  Je l’avais rencontrée au Salon du livre à Québec et nous sommes restées en contact. Elle est venue me chercher chez Alain et m’a conduite à Québec. Nous nous sommes arrêtées près de la rue St-Joseph, un quartier défavorisé mais avec une architecture charmante et que Denise trouvait fascinante. Un des édifices,  The Canadian Corset , était une ancienne usine de corsets, et les sculptures autour des fenêtres ressemblaient à des sous-vêtements démodés. Nous avons pris notre lunch dans un petit restaurant Les Bossus, et ensuite, Denise m’a emmenée à sa maison de thé favorite Camellia Sinensis. Bien que je boive le thé tout le temps, je ne suis pas du tout connaisseure. J’ai étudié leur longue liste des thés. Quelques-uns étaient familiers, d’autres non, et j’ai trouvé un thé noir le qimen. « C’était le favori de ma mère ! » J’étais au comble de la joie. « Nous pouvons le prendre aujourd’hui.» Denise était aussi ravie que moi. Nous avons regardé le jeune homme derrière le comptoir verser l’eau chaude dans la théière de terre cuite de Yixing (purple-sand) et réchauffer les tasses avec la première infusion, d’une manière raffinée. C’était amusant de voir un Occidental intégrer l’élégance de la culture chinoise du thé à la sienne. Il m’a dit : « Madame, je ne voudrais pas être indiscret, mais votre visage m’est familier. Êtes-vous une auteure ? » J’ai fait un signe de la tête. « Je suis en train de lire votre livre. Ma femme et moi revenons continuellement aux pages qui montrent votre photo, car il semble y avoir une aurore boréale dans votre sourire. » J’étais drôlement flattée. « Maintenant, je peux m’imaginer votre mère jouant le mahjong et buvant le qimen à petites gorgées. » J’ai senti une forte synergie passer entre nous, un courant harmonieux au milieu d’amateurs de thé. Il s’appelle Philip. « Viens, regarde qui est ici ! » il a fait signe à Jasmin, le propriétaire qui va en Chine régulièrement pour acheter son thé directement chez les planteurs pour s’assurer qu’il obtient les récoltes de la saison et non des produits dérivés. Je suis certaine que sa mère n’aurait pas pu imaginer qu’un jour le thé jasmin jouerait un rôle dans la carrière de son fils.

Le qimen tel que Philip l’a préparé, était juste ce qu’il fallait. Je voulais en acheter un paquet pour apporter à Montréal, mais Jasmin m’en cachait le prix. Il a mis dans un sac de papier aluminium et emballé sous vide beaucoup plus que l’once que j’avais demandée. « C’est un cadeau, » dit-il, me donnant le sac. L’arôme d’une petite tasse de qimen a éveillé le souvenir de ma mère et tous les sentiments nostalgiques liés au thé. Depuis que je suis au Canada, c’était la première fois que je goûtais le qimen. « Dans mes conférences, je vais continuer à présenter votre livre, » dit Jasmin alors qu’on se dirigeait vers la porte. J’ai réalisé encore une fois que le contact avec les gens est la meilleure promotion qui soit. La touche humaine.

Après le Camellia, nous sommes allées voir le film Sex à New York, version française. Changement radical après l’heure du thé si délicate. « Avez-vous tout compris ? » m’a demandé Denise plus tard. « Presque tout, mais il y a beaucoup de scènes qui parlent d’elles-mêmes.»

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Classé sous: Entrevue d'auteur

Publié par Bloggeur invité à 9:30

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