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Entretien avec Hubert Reeves

   

Je n'aurai pas le tempsFrançoise Monier du magazine Lire de juillet / août 2008 a rencontré Hubert Reeves, auteur de Je n’aurai pas le temps.

Je vous propose un extrait de cette entrevue :

« Quand est née votre vocation scientifique?

Le jour où mon père est rentré à la maison avec les douze volumes de l’Encyclopédie de la jeunesse. Ces livres m’ont tout de suite donné envie de tout connaître, de courir le monde. Dans les encyclopédies, tous les sujets sont abordés : l’exploration des abysses, celle du cosmos, la vie des termites et celle des bonobos. On peut toujours y ajouter des pages. D’ailleurs, chez moi, la curiosité est une seconde nature. Ou peut-être la première. D’où le titre de mon livre, tiré d’une chanson de Pierre Delanoë : «Même en cent ans, je n’aurai pas le temps de visiter toute l’immensité d’un si grand univers.»

Votre grand-père était fermier, votre père, petit employé. Mais dans les familles québécoises on accordait une grande importance à l’éducation scolaire. Vous dites avoir étudié avec plaisir la littérature. Qu’est-ce que cela apporte à un astrophysicien d’avoir lu Homère et Shakespeare?

Heureusement, un homme ne se réduit pas à sa profession. Mon frère aîné, André, me parlait des textes qu’il découvrait, parmi lesquels, justement, Homère et Shakespeare. Cela me donnait envie de les approcher à mon tour. Faire ses humanités avant de choisir son métier permet d’accéder à un univers culturel si riche que la vie entière ne suffit pas à l’épuiser. Je ne me suis jamais ennuyé en compagnie des grands auteurs qui furent les compagnons de mon adolescence et qui le sont encore. Avec eux, j’ai touché à toutes les disciplines au lieu de n’être que le spécialiste des atomes et des galaxies. Être à la fois historien du cosmos et avoir beaucoup de repères terrestres permet de bien se situer. Or les grandes œuvres, qu’elles soient de la littérature, de la peinture ou de la musique, renforcent le sentiment d’appartenance à l’humanité, bien au-delà des nationalismes. Que l’humanité soit capable de tout cela me pousse aujourd’hui à m’investir pour que l’aventure humaine ne s’achève pas.

Malgré tout, ce sont les mathématiques qui vous ont fasciné. Vous insistez non seulement sur leur importance, mais sur leur «beauté»…

Je n’ai pas résisté aux charmes des mathématiques, de leurs concepts, des théorèmes qui décrivent si bien une réalité. Les autres disciplines qui m’intéressaient avaient trait à la nature, mais on n’y maniait pas - à l’époque - des équations. En plus, celles-ci résultent de connaissances qui remontent à l’Antiquité. Elles passent de génération en génération, et les legs successifs ne les détériorent jamais. Au contraire, ils les enrichissent. Tout est dit en quelques lettres et quelques chiffres. Visuellement, c’est esthétique comme l’écriture chinoise ou la calligraphie arabe. Ce sont les mathématiques qui, au moment de me décider pour une carrière, m’ont fait choisir l’astrophysique. Malgré tout, quand j’ai annoncé mon choix à ma famille, mon père m’a dit : «Ce n’est pas avec ça que tu vas gagner ta vie.»

Quelles sont les motivations des chercheurs ? La gloire, l’argent, la quête de la vérité ou la lutte contre l’angoisse ? Ou, comme vous l’écrivez dans votre livre, parce que ce genre de travail aide à vivre pleinement ?

Pour moi, cela vient de ma curiosité insatiable. En savoir toujours davantage sur les sujets qui m’intéressent. Cela exige de se donner les moyens de comprendre, donc d’entreprendre des études longues, de mener les recherches nécessaires pour ajouter une page, un chapitre aux connaissances précédentes. Certes, ça aide à vivre. Il y a deux sortes d’astronomes : celui qui laboure son domaine, passe son temps à remplir des formulaires. Et celui qui répond, quand on l’interroge sur ce qu’il attend comme résultat : si je le savais, je ne poursuivrais pas ma recherche. Mais la vie ne peut se résumer au travail. Vivre pleinement exige des talents d’équilibriste. C’est souvent mission impossible.

Vous racontez votre ahurissant voyage en URSS, où la bureaucratie soviétique essaie de vous empêcher de voir la misère des laboratoires de physique et d’astrophysique.

J’avais l’occasion de visiter ce pays gigantesque qui avait réussi à envoyer, avant l’Amérique, un homme dans l’espace. Je me posais une question essentielle : comment les Russes ont-ils pu envoyer des satellites en orbite, alors que leur pays avait été détruit de fond en comble par la guerre. J’ai vu des laboratoires lamentables, des chercheurs désolés. Plus tard, j’ai appris que l’URSS avait deux sortes de labos : ceux que j’ai vus, réduits à la portion congrue, et ceux de l’armée, super-équipés, où travaillaient les meilleurs savants, et, après 1945, des Allemands de haut niveau. Je ne pensais pas qu’on pouvait obliger des gens à travailler pour un régime qu’ils rejetaient. Et je sous-estimais le fort sentiment nationaliste russe.

Pourquoi dites-vous qu’il faut enseigner pour mieux comprendre ?

Parce qu’il faut que l’énoncé soit clair pour bien le concevoir. Cela oblige à connaître son sujet à fond, à devenir son propre avocat du diable pour parer à toute objection. Et puis, quand on maîtrise la situation, il faut passer à autre chose, pour ne pas rabâcher toute sa vie le même sujet.

Vous avez toujours accepté de faire des conférences pour des publics non spécialisés. D’ailleurs vous y excellez. Est-ce le souvenir de votre grand-mère conteuse qui vous motive ?

C’est justement ce public qu’il est intéressant de rencontrer. Il ne demande qu’à apprendre. Il a envie d’écouter. Je m’en suis rendu compte quand, pour enrichir les soirées de nos vacances familiales, j’improvisais des séances d’initiation à l’astronomie. Très vite, j’ai dû mieux les préparer. Insensiblement, je passais de l’amateurisme à une implication quasi professionnelle. Avec une satisfaction et un plaisir intacts. Raconter l’histoire des étoiles, évoquer la force de la vie, mais aussi notre fragilité, sans hermétisme, avec des images qui parlent même à ceux qui n’ont pas de culture scientifique, c’est devenu une obligation morale. Ma grand-mère conteuse voulait nous distraire et nous faire rêver. Ce que je raconte vise à cela et même davantage. Diffuser le savoir auquel on a la chance d’accéder, c’est le partager. En démocratie, c’est respecter les citoyens qui veulent s’informer pour mieux comprendre les enjeux du monde actuel.

Lire l’entrevue au complet.

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Classé sous: Entrevue d'auteur

Publié par Stéphanie à 10:24

1 Commentaire
Carole
30 août 2008

Que cela me fait donc plaisir de lire Hubert Reeves dans cette entrevue. Notre Einstein contemporain. De constater son humanisme, sa facilité à vulgariser afin que je ne me sente trop ignare en le lisant.
De rencontrer des gens qui se prennent au sérieux alors que ce monsieur que j’admire demeure rieur, simple et accessible devrait leur en boucher un coin. Enfin je suis heureuse de vivre de son temps, plus vieille je pourrai dire à mes petits-enfants que Hubert Reeves c’était de mon temps! et que je l’ai beaucoup admiré et n’ai manqué aucune des émissions où je pouvais le voir et l’entendre, d’ailleurs sur mon MySpace, à la question qui aimeriez vous rencontrer? c’est Hubert Reeves que j’ai indiqué.
Merci pour ce beau cadeau.

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