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L'enfer, l'auteure l'a connu. Souvenirs d'abus sexuels, de violence physique et psychologique...
La date de l'entrevue : 16 février 2009
Vous avez été victime d'inceste pendant 16 ans et racontez le calvaire que vous avez vécu dans le livre La proie. Pourquoi avez-vous décidé d'écrire ce livre ?
Dans les faits, je n'avais pas l'intention d'écrire un livre. Mes thérapeutes m'avaient recommandé d'écrire pour m'aider à voir plus clair dans mon histoire et me permettre d'avoir une vue d'ensemble des événements ainsi que leur ordre chronologique. Cela a donné la première partie du livre. Après cette écriture il m'est apparu évident que je n'avais d'autres choix que de dénoncer. J'ai donc déposé la première partie de mon livre comme preuve. Par la suite, toutes sortes d'émotions difficiles à gérer m'ont poussée à tenir un journal intime. Le livre n'a pas été écrit après les événements mais au jour le jour. À la fin, cela a donné un livre que mes thérapeutes m'ont conseillé de publier.
Depuis la parution du livre, comment vous sentez-vous ?
Je vais nettement mieux. Cela fait beaucoup de bien de se sentir entendu, supporté et cru. Mais pour être franche, c'est la poursuite judiciaire qui m'a fait le plus grand bien dans mon cheminement. Le livre a clôturé le tout et m'a surtout permis de retrouver mon pouvoir de parole.
Après avoir gardé cet insoutenable secret pendant des années, vous avez dénoncé votre père en 2004. Où avez-vous puisé cette force pour le dénoncer ?
Je suis incapable de qualifier le tout de force, je dirais que c'était de l'extrême détresse. Je ne me suis jamais sentie aussi faible et vulnérable qu'au moment de la dénonciation. J'étais à la limite de tout et surtout de ma vie. J'avais tout tenté pour me sortir de ce terrible cauchemar et de l'emprise de mon agresseur. Ma vie ne tenait plus qu'à un fil, je sentais que c'était dénoncer ou mourir. Je n'avais plus le choix. Il y a eu un énorme lâché prise puisque je n'avais plus rien à perdre. Et je pense que le fait de se rendre compte que l'on a tout perdu et plus rien à perdre cela permet d'être authentique et de dire les choses telles qu'elles sont. C'est l'instinct de survie qui a pris le dessus.
Comment a réagi votre famille ? Vos enfants et votre mari ?
Ma mère, ma soeur, mon frère l'ont très mal pris. Ils étaient contre la démarche et ont décidé de témoigner en faveur de l'agresseur. Je n'ai plus aucun contact avec eux. Mon mari et mes enfants sont très fières de moi. Ils m'ont supportée et appuyée dans toutes mes démarches. Pour eux, c'était une démarche évidente et essentielle.
Tout au long du procès, vous avez été soutenue par les intervenantes du CAVAC, un centre d'aide aux victimes d'actes criminels. Comment cet organisme vous a-t-il aidé ?
Le CAVAC a toujours été présent et l'est encore aujourd'hui. Les intervenants ont toujours été à l'écoute de mes besoins. Les intervenants nous accompagnent tout le long du processus et nous informent sur tout ce qui se passe. Ils nous nourrissent d'informations et nous aident à en comprendre les nuances. C'est un organisme essentiel car parfois j'étais tellement prise par mes émotions que je n'entendais pas les informations. Les intervenants qui prenaient tout en note pouvaient me les répéter aussi souvent que nécessaire pour que j'assimile cette information. Ils sont présents avec nous lorsque nous rencontrons les policiers, les enquêteurs, le procureur de la couronne. Et comme une présence rassurante, il chemine avec nous et nous accompagne chaque fois que nous devons nous présenter à la cour. Ils ont également complété pour moi une demande d'aide pour les victimes d'actes criminels (IVAC) que j'étais incapable de compléter, j'étais trop démolie et trop fatiguée pour faire des démarches. Heureusement pour moi puisque les séquelles trop importantes dont le syndrome du choc post-traumatique m'empêchent de retourner sur le marché du travail, l'IVAC m'aide financièrement.
Les victimes sont-elles suffisamment prises en considération dans le système judiciaire ?
Non. Malheureusement dans le système judiciaire actuellement les victimes n'ont peu ou pas de droit. L'agresseur a tout les droits. Je tiens par contre à faire une distinction importante, c'est le système qui est défavorable et non pas les personnes qui y travaillent. J'ai été très soutenue et appuyée par les policiers et la procureure de la couronne. Mais au niveau du système il y a beaucoup à faire. Comme le criminel est considéré innocent jusqu'à preuve du contraire, il n'a pas à prouver son innocence. Ce qui fait que la victime devient rapidement la coupable. La victime n'a qu'un seul droit réel, celui de pouvoir garder son dossier médical secret mais dans les faits, c'est un faux droit car l'avocat de la défense peut argumenter que le fait de vouloir cacher des infos suppose que vous n'êtes pas tout à fait blanche de tout reproche. La victime n'a plus rien de personnel, tout est dévoilé. L'agresseur a le droit de tout voir et tout lire alors que l'inverse est faux. De plus la preuve est immuable et fixe. Ce qui veut dire que dès le moment où la preuve est déposée, elle ne peut plus être modifiée. L'agresseur a accès à cette preuve. La victime et la couronne n'ont accès à aucune documentation, ce qui fait que si l'agresseur ment et que la victime a une preuve concrète que ce dernier ment, elle ne peut plus déposer la preuve ou la soumettre au juge. La victime est toujours accusée de ne pas être crédible et toutes les attaques sont permises alors que l'inverse (face à l'agresseur) est illégal, car lui est considéré comme innocent !
Comment avez-vous appris à aimer ? À faire confiance ?
C'est une question difficile à répondre pour moi. Je croyais que j'étais indigne et sale. J'étais convaincue que jamais personne ne m'aimerait. Alors lorsque j'ai rencontré mon mari, je ne comprenais pas. Une immense gratitude envers un homme qui pouvait m'aimer même si j'étais sale m'a habitée durant de nombreuses années. J'étais incapable de voir ma valeur. J'ai commis des erreurs en m'oubliant entre autre et en oubliant que j'avais droit moi aussi d'avoir des rêves et de les réaliser. Je donnais tout à mes enfants et à mon mari, jusqu'à ce que je comprenne que je faisais fausse route. De nombreuses thérapies m'ont aidée à mieux me percevoir et à atteindre un équilibre dans mon couple. Pour la confiance, cela aussi a été très long. Je ne voulais jamais que mon mari s'occupe des enfants surtout la nuit et j'étais persuadée qu'il m'abandonnerait un jour. Il a fallut d'abord apprendre à m'aimer et à me respecter pour bien saisir ces notions. Pour mes enfants, l'amour a été inconditionnel dès le premier regard et je me suis jurée que jamais ils ne subiraient ce que j'avais subi. J'étais très louve comme mère.
Votre père s'est-il repenti depuis votre dénonciation ?
Non, jamais. Même en prison, il nie.
Dans une entrevue avec Radio-Canada, vous dites que vous n'avez pas eu d'enfance. Quelles valeurs avez-vous souhaité transmettre à vos enfants ?
L'amour et le respect. J'aime beaucoup mes enfants et j'ai voulu qu'ils connaissent la valeur d'une famille que moi je n'avais jamais connu. Le respect était une valeur fondamentale pour moi.
Depuis 2008, vous siégez à un comité responsable de réviser la loi sur les victimes d'actes criminels en plus d'agir à titre de consultante et de conférencière pour le ministère de la Justice. Quels conseils aimeriez-vous donner aux victimes ?
Il est difficile de donner un conseil car parfois cela peut être culpabilisant pour les victimes. Moi, je crois qu'il faut suivre des thérapies et apprendre à s'aimer et à se respecter. Il faut faire des choix en fonction de soi et non pas des autres car les autres pensent rarement à nous mais à eux d'abord. Moi, j'ai pris du temps à dénoncer parce que je ne voulais pas blesser ma famille, pour comprendre que finalement, la seule personne qui souffrait de cette situation c'était moi et que mon silence faisait l'affaire de tous car personne n'avait à regarder leur part de responsabilité. Il n'y a qu'une seule personne d'importante dans ce monde, c'est vous et il faut tout faire pour que vous soyez bien et heureux.
Pour terminer, quel message voudriez-vous lancer aux lecteurs ?
Il est évident que je souhaite à tous de dénoncer car cela libère énormément. Cela ne guérit pas les séquelles mais cela nous aide à sortir du cercle vicieux de la victimisation. Le message que je souhaite laisser est que ce n'est pas facile de s'en sortir mais c'est possible.
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